Les serfs à l’école et dans le clergé à l’époque carolingienne.

La renaissance littéraire, qui fut une des œuvres principales de Charlemagne, n’a pas été sans influence sur l’émancipation des serfs. Pour s’en rendre compte, il faut voir de près le caractère de cette renaissance.

Dans toutes les contrées que Rome s’assimila jadis le plus fortement l’instruction était, à la fin du VIIIe siècle, tombée en pleine décadence. C’est au Ve siècle que les lettres jetèrent chez nous leur suprême éclat. Elles avaient été, en Gaule, le dernier obstacle à la barbarie : l’obstacle surmonté, celle-ci y coula à pleins bords. Il y a comme un sentiment de patriotisme dans la persévérance avec laquelle, aux premiers temps de l’invasion, les écrivains fidèles à la tradition antique s’obstinent à les cultiver : ils sentent que, le jour où les solécismes auront envahi la langue latine, et où l’on n’écrira plus que des vers boiteux, l’invasion sera complète, car elle aura submergé jusqu’aux esprits. C’est ce qui paraît dans les Gaules à partir du VIe siècle. Les grands établissements d’instruction publique qui maintenaient encore, au siècle précédent, une puissante vie intellectuelle, n’ont plus d’élèves. « Malheur aux jours où nous sommes, s’écrie Grégoire de Tours, car l’étude des lettres a péri ! » Nulle part ce cri désespéré n’a été poussé aussi tôt qu’en Gaule. C’est que nulle, peut-être’, des autres contrées latines n’a senti d’aussi bonne heure et aussi complètement que la Gaule le fardeau de l’invasion. Nous voyons, dans celles-ci, la décadence des lettres ralentie ou précipitée selon que les Barbares pèsent plus ou moins lourdement sur leur conquête. En Italie, où la domination des Goths fut d’abord légère, et respecta les traditions romaines, il y a encore, au début du VIe siècle, de grands lettrés. C’est l’époque de Cassiodore et de Boèce. L’ancienne organisation scolaire n’a pas subi d’atteinte : les professeurs reçoivent, comme au temps des empereurs, un traitement de l’État : on déclame encore des vers au Forum de Trajan. Mais avant même le milieu du siècle, dès la chute de la première dynastie gothique, commence la décadence. Dans Rome sans cesse menacée, désolée par des fléaux de toute sorte, battue par le flot montant des Lombards, il n’y a plus de lettrés, il n’y a presque plus d’habitants. Un pape de la fin du VIIIe siècle s’excuse de ne pouvoir envoyer à Byzance que des légats ignorants, idiotas homines. Cent ans plus tard, les ténèbres ne sont pas dissipées : dans toute l’Italie, dit un Capitulaire de 823, la science est éteinte, cunctis in locispenitus, exstincta.

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    Dans l’Espagne wisigothique, soumise aux moins barbares des Barbares, la ruine des études n’est pas aussi rapide : il s’y fait même, au VIIe siècle, une sorte de renaissance : le latin qu’on y parle est sans doute fort incorrect, mais l’information presque universelle de saint Isidore de Séville montre que les sources du savoir ne sont pas taries. Même sous la domination vandale, en Afrique, les écoles demeurèrent ouvertes, et la reprise des provinces africaines par Justinien ne laissa point à la culture antique le temps de décliner sensiblement avant la conquête arabe. Il en fut tout autrement dans la Gaule. Ses provinces avaient été occupées par les Francs, ou conquises par eux sur d’autres Barbares, avec la volonté, non d’y séjourner en passant, mais de s’y établir à demeure. Au lieu de se superposer à l’antique civilisation, ils s’y mêlèrent jusqu’à se fondre en elle. La décadence littéraire suivit la formation même de l’unité nationale. Les écoles épiscopales, les écoles monastiques, que l’on rencontre çà et là, empêchent le clergé de tomber dans une ignorance absolue, et entretiennent quelques foyers de lumière : mais l’ancien système de l’éducation romaine, si florissant naguère dans les Gaules, avait à peu près disparu. Nul ne pensa et probablement nul n’eût réussi à le faire revivre. Quand Charlemagne, à la fin du VIIIe siècle, essaiera de souffler sur les cendres presque éteintes, pour en faire jaillir une flamme nouvelle, il ne tentera pas de ressusciter les universités si brillantes encore au Ve siècle : il demandera secours à l’Église seule, et s’occupera moins à rétablir une culture générale qu’à former des hommes d’Église redevenus dignes de leur mission et capables de la remplir utilement.

    Ses auxiliaires dans cette œuvre lui vinrent surtout de l’étranger. Le plus puissant et le plus actif est l’Anglais Alcuin, devenu, de 782 à 804, son véritable ministre de l’instruction publique. Il arrivait d’un pays dont l’état intellectuel était alors supérieur à celui de la Gaule, et même du reste du continent, parce que les invasions ne s’y étaient pas encore fait lourdement sentir. Mais à peu près seule dominait en Angleterre la tradition chrétienne. L’ancienne Rome, qui fut plutôt campée qu’établie en Bretagne, n’y laissa pas dans les intelligences une impression profonde. Les lettres antiques n’y avaient pas été cultivées comme en Gaule. C’est par les missionnaires de saint Grégoire le Grand que Rome fit l’éducation intellectuelle des Anglo-Saxons. Ils y portèrent les traditions de la Rome chrétienne et non celles des littératures classiques, pour lesquelles le grand pape a manifesté à plusieurs reprises sa défiance. Les premiers établissements d’instruction que l’Angleterre ait connus sont les écoles épiscopales, et surtout les écoles des monastères, dont Benoît Biscop fit de vrais foyers d’étude.

    C’est à l’école épiscopale d’York, fondée par l’archevêque Egbert, sur les instances du moine historien Bède, que fut élevé Alcuin. La réforme poursuivie par Charlemagne, avec sa collaboration et ses conseils, a pour objet presque unique une renaissance de l’enseignement religieux. Elle aura pour effet le réveil des intelligences. Celui-ci se manifeste par le retour à la belle latinité, visible dans tant d’écrits en prose et en vers, et jusque dans la rédaction des diplômes officiels. Il se manifeste par la conservation des chefs-d’œuvre de l’antiquité, que les moines, devenus attentifs aux choses de l’esprit et accoutumés à multiplier par la copie les livres sacrés, reproduiront avec un soin pieux. Mais on se tromperait sans doute beaucoup en pensant que Charlemagne et ses conseillers aient eu clairement en vue ce résultat d’ordre général. Les documents émanés d’eux les montrent combattant d’abord la barbarie qui s’était introduite dans le culte divin. Ils s’efforcent de former de bons clercs, capables de bien lire et de bien chanter. Ils travaillent à rétablir dans sa pureté le texte des saintes Écritures et des livres liturgiques. Le reste viendra et sera la récompense de ce zèle inspiré par un sentiment religieux sincère et désintéressé : mais ce reste viendra par surcroît. En 787, Charlemagne envoya à tous les évêques et à tous les abbés une lettre circulaire. Elle montre clairement l’objet de sa réforme : « Nous avons, de concert avec nos fidèles conseillers, jugé qu’il serait utile que les évêchés et les monastères, dont la grâce du Christ nous a confié la souveraineté, ne se contentent pas de veiller à ce que l’on mène une vie régulière, conforme à la sainte religion. Il faut de plus que, selon les aptitudes de chacun, ils confient la charge d’enseigner à ceux que Dieu en a faits capables. De même que la loi doit régler les actions, de même le soin d’enseigner et d’apprendre doit régler et orner les paroles : afin que ceux qui cherchent à plaire à Dieu en agissant bien ne s’exposent pas à lui déplaire en parlant mal… Quoiqu’il soit préférable de bien faire que de savoir, cependant il est utile de savoir avant d’agir… Dans les lettres que, pendant les dernières années, nous avons reçues de quelques monastères, pour nous assurer que les frères nous donnaient le secours de leurs pieuses oraisons, nous avons souvent rencontré de bons sentiments exprimés dans un langage incorrect ; les pensées que dictait une sincère dévotion ne trouvaient pour s’exprimer que des paroles incultes et pleines de fautes… Aussi avons-nous craint que l’on ne soit pas capable de comprendre les saintes Écritures. Et nous savons tous que si dangereuses que soient les erreurs de mots, beaucoup plus dangereuses sont les erreurs de sens. Aussi vous exhortons-nous non seulement à ne pas négliger l’étude des lettres, mais encore à faire d’humbles et pieux efforts pour pénétrer les mystères des Écritures divines. Et comme dans leurs saintes pages on rencontre des métaphores, des tropes et d’autres figures de rhétorique, il n’est pas douteux que celui qui connaîtra le mieux la grammaire sera le plus capable de les comprendre.

    Que l’on choisisse donc pour cette œuvre des hommes qui aient la volonté, la capacité et le zèle d’enseigner les autres… Nous vous exhortons à vous montrer de bons soldats de l’Église, non seulement en étant pieux, vertueux, en menant une vie excellente, mais encore en étant savants et en parlant correctement. Il ne suffit pas qu’à votre vue on soit édifié, il faut encore qu’en vous entendant on remercie avec joie le Dieu tout-puissant. » À la suite de cette ordonnance, Charlemagne en fit une autre « sur la correction des livres. » Il confia à l’un de ses plus savants conseillers, le Lombard Paul Diacre, l’examen « des livres de l’Ancien et du Nouveau Testament qui ont été altérés par l’impéritie des copistes. » Il voulut en même temps réformer les leçons incorrectes contenues dans les livres liturgiques, particulièrement dans ceux qui servaient aux offices nocturnes. Dans ce but, il ordonna à Paul Diacre « de cueillir dans le vaste champ des Pères de l’Église quelques fleurs et d’en tresser des guirlandes ». De ce florilège on composa deux volumes, embrassant tout le cycle de l’année chrétienne et contenant des leçons pour chaque fête. Charlemagne déclare donner à ces volumes son approbation officielle, et en recommande l’usage à toutes les Églises. Un autre Capitulaire, de 789, réitère l’invitation adressée aux évêques et aux abbés d’ouvrir des écoles. Il trace même en quelques mots le programme de celles-ci : « Qu’on y apprenne à lire aux enfants. Que dans tous les évêchés et tous les monastères on leur enseigne les psaumes, les notes, le chant, le comput, la grammaire ».

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