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Publié le
15/07/2026

Le Traité des Pyrénées (1659) : la victoire manquée de la Chrétienté

Quand la raison d'État triomphe de la fraternité catholique

Le 7 novembre 1659, sur l'île des Faisans, au milieu de la Bidassoa, deux couronnes catholiques signent la paix. La France de Louis XIV et l'Espagne de Philippe IV mettent fin à vingt-quatre années d'une guerre fratricide. On célèbre habituellement ce traité comme un triomphe de la diplomatie française, comme l'aboutissement génial de la politique de Richelieu puis de Mazarin. Mais il existe une autre lecture de cet événement, plus douloureuse, plus exigeante spirituellement : celle qui fut portée en son temps par le père Joseph du Tremblay, l'« Éminence grise », confident et conscience — ou plutôt tentative de conscience — du cardinal de Richelieu. Pour lui et pour tous ceux qui partageaient sa vision d'une Chrétienté unie contre ses véritables ennemis, ce traité n'est pas une victoire : c'est l'aveu d'un immense gâchis, la preuve éclatante que la politique a fini par dévorer la foi.

Le père Joseph et le rêve d'une croisade européenne

Un capucin habité par l'idéal de croisade

François Leclerc du Tremblay, devenu le père Joseph dans l'Ordre des Capucins, n'était pas un simple religieux retiré du monde. C'était un homme d'action, un mystique habité par une idée fixe : réconcilier les puissances catholiques d'Europe pour lancer une grande croisade contre l'Empire ottoman, cet ennemi séculaire de la foi qui menaçait alors l'Europe centrale et la Méditerranée tout entière.

Le père Joseph avait vu, de ses propres yeux, la progression turque. Il connaissait le péril que représentait le Croissant pour Vienne, pour Malte, pour toute la Chrétienté méditerranéenne. Son ambition n'était pas seulement diplomatique : elle était eschatologique. Il s'agissait de rassembler les rois très-chrétiens, les rois catholiques, l'empereur, sous une bannière commune, pour repousser l'islam et raffermir l'unité spirituelle de l'Europe déchirée par ailleurs par la Réforme protestante.

L'instrumentalisation d'un idéal

Or cet idéal, Richelieu s'en est servi sans jamais véritablement y souscrire. Le cardinal-ministre a habilement utilisé le père Joseph, sa réputation de sainteté, son réseau capucin étendu dans toute l'Europe, pour servir une politique qui était, dans les faits, l'exact contraire de la vision du religieux. Car pendant que le père Joseph rêvait d'unité catholique contre les Turcs, Richelieu, lui, n'hésitait pas à s'allier aux princes protestants d'Allemagne, à soutenir la Suède luthérienne de Gustave-Adolphe, à financer les ennemis protestants de l'empereur catholique, pourvu que cela affaiblisse la maison des Habsbourg.

Cette contradiction a rongé le père Joseph jusqu'à sa mort en 1638, survenue précisément alors que la guerre de Trente Ans faisait rage et que la France catholique combattait, de fait, aux côtés des puissances protestantes contre l'Autriche et l'Espagne catholiques. Certains historiens rapportent que le père Joseph, apprenant la chute de Brisach aux mains des troupes françaises alliées aux protestants, en aurait reçu un choc si violent qu'il en serait mort peu après.

La guerre franco-espagnole : deux catholicités qui s'entredéchirent

Un conflit entre héritiers de la même foi

Il faut mesurer l'ampleur du scandale spirituel que représente la guerre franco-espagnole de 1635 à 1659. Voici deux royaumes qui se proclament « Très Chrétien » et « Catholique » par excellence, deux dynasties profondément pieuses, deux peuples baignés dans la même liturgie, la même dévotion mariale, les mêmes saints — qui s'affrontent pendant près d'un quart de siècle, épuisant leurs finances, décimant leur jeunesse, ruinant leurs provinces frontalières, alors que l'ennemi véritable de la foi, le Turc, progresse en Méditerranée et menace l'Europe centrale.

Pendant que la France et l'Espagne s'écharpent en Flandre, en Catalogne, dans le Roussillon, que se passe-t-il aux frontières orientales de la Chrétienté ? L'Empire ottoman consolide son emprise sur les Balkans. Venise lutte seule, ou presque, pour défendre la Crète contre les assauts turcs — la guerre de Candie, qui débute en 1645, durera vingt-quatre ans, et la Sérénissime ne recevra quasiment aucun secours substantiel des autres puissances catholiques, précisément parce que celles-ci sont occupées à se combattre entre elles.

La Fronde des Princes et l'aveuglement politique

Le paradoxe est encore plus cruel si l'on songe qu'à plusieurs reprises, des voix se sont élevées, y compris à la cour de France, pour réclamer une paix rapide avec l'Espagne catholique afin de porter les armes contre l'infidèle. Ces voix, minoritaires, n'ont jamais pesé face à la logique de la raison d'État inaugurée par Richelieu et poursuivie avec constance par Mazarin, lui-même cardinal, mais cardinal de cour bien plus que cardinal de la foi.

Le traité de 1659 : la paix de la realpolitik, non celle de l'Évangile

Une paix de calcul, non de réconciliation fraternelle

Quand on lit attentivement les clauses du traité des Pyrénées, on constate qu'il ne s'agit en rien d'une réconciliation entre nations sœurs dans la foi. C'est un partage territorial froid, méthodique, où chaque clause est pesée à l'aune des intérêts dynastiques et stratégiques : cession du Roussillon, du Conflent, du Vallespir et du Capcir à la France ; mariage de Louis XIV avec l'infante Marie-Thérèse, préparé avec un cynisme que Mazarin lui-même reconnaissait, puisqu'il savait pertinemment que la dot promise ne serait jamais versée — ce qui fournirait à la France un prétexte tout trouvé pour de nouvelles guerres, la guerre de Dévolution notamment, dès 1667.

Autrement dit : le traité des Pyrénées ne referme pas une plaie entre catholiques. Il organise les conditions du prochain conflit. La paix n'est ici qu'une trêve calculée, un redéploiement des pièces sur l'échiquier, non une conversion des cœurs vers l'unité chrétienne que le père Joseph avait appelée de ses vœux vingt ans plus tôt.

L'absence totale de la question turque

Ce qui frappe le plus, dans une lecture josephiste du traité, c'est son silence total sur la question ottomane. En 1659, Candie est assiégée depuis quatorze ans. La Chrétienté orientale saigne. Et le grand traité qui met fin à la plus longue guerre entre deux puissances catholiques d'Europe occidentale n'évoque à aucun moment un effort commun contre l'ennemi de la foi. Aucune clause n'organise un secours à Venise. Aucun engagement n'est pris pour une croisade commune. La France, libérée de son conflit avec l'Espagne, ne se tournera d'ailleurs que très marginalement vers l'aide aux chrétiens d'Orient, préférant continuer sa politique de puissance en Europe, y compris en maintenant des relations privilégiées avec la Sublime Porte au nom des « Capitulations » commerciales héritées de François Ier.

Ce qu'aurait pu être une paix selon l'esprit du père Joseph

Une union sacrée des couronnes catholiques

Imaginons un instant l'alternative que représentait la vision du père Joseph. Une France et une Espagne réconciliées dès les années 1630, plutôt qu'en 1659. Une paix précoce aurait permis de consacrer les ressources considérables englouties dans la guerre franco-espagnole — hommes, finances, matériel — à une action commune vers l'Est. L'empereur d'Autriche, plutôt que de devoir combattre sur deux fronts, aurait pu concentrer ses forces contre l'avancée ottomane en Hongrie. Venise n'aurait pas été laissée quasiment seule face à l'immense effort de guerre que représentait la défense de la Crète.

Une telle union n'était pas une utopie pure : elle avait des précédents. La Sainte Ligue de 1571, qui avait rassemblé Espagnols, Vénitiens et forces pontificales pour la victoire de Lépante, montrait qu'une coalition catholique pouvait se former quand la volonté politique rencontrait l'urgence spirituelle. Le père Joseph rêvait de reproduire, en plus grand et de façon durable, cet esprit de Lépante.

Le prix spirituel de la division

Le prix de cette division n'est pas seulement politique ou militaire : il est spirituel. Chaque année de guerre entre la France et l'Espagne a été une année où l'énergie de la Chrétienté occidentale s'est retournée contre elle-même plutôt que de se porter vers l'extérieur, vers la défense des chrétiens d'Orient, vers le soutien aux missions, vers la consolidation d'une Europe capable de parler d'une seule voix face à l'expansion ottomane et face aux fractures internes provoquées par la Réforme.

On peut légitimement se demander si l'affaiblissement progressif de l'autorité spirituelle de la papauté dans les affaires temporelles de l'Europe, dont le traité de Westphalie (1648) avait déjà donné le signal onze ans plus tôt en ignorant purement et simplement les protestations du pape Innocent X, ne trouve pas son achèvement logique dans ce traité des Pyrénées : une paix entre deux couronnes catholiques négociée sans la médiation de Rome, sans référence aucune à l'unité de la foi, sur les seuls critères de l'équilibre des puissances.

Un traité qui scelle le divorce entre le trône et l'autel

Le traité des Pyrénées demeure, dans les manuels scolaires, un modèle de réussite diplomatique française, une étape vers la gloire du Roi-Soleil. Mais relu à travers le regard du père Joseph, mort vingt et un ans plus tôt en portant le poids de son rêve déçu, ce traité apparaît sous un jour bien différent : celui de l'aboutissement d'une logique où la raison d'État a définitivement supplanté la fraternité catholique comme principe organisateur des relations entre nations chrétiennes.

Le père Joseph avait voulu une Europe unie contre l'ennemi de la foi. Il a légué, sans le vouloir, ses réseaux et son influence à une politique qui a fait de la France catholique l'alliée objective des puissances protestantes contre l'Autriche catholique, puis qui a scellé, avec l'Espagne, une paix de circonstance ne préparant rien d'autre que la guerre suivante. Le Roussillon a changé de couronne ; l'infante a épousé le jeune roi ; mais la Chrétienté, elle, n'en est pas sortie plus unie, plus forte face à ses véritables périls. Elle en est sortie plus divisée dans son âme, quand bien même les canons s'étaient tus sur la Bidassoa.

C'est peut-être là la leçon la plus amère que l'on puisse tirer, d'un point de vue catholique, de ce fameux traité : la paix des princes n'est pas toujours la paix de Dieu, et la grandeur des royaumes peut fort bien se construire sur l'oubli des périls qui menacent la foi commune.


Sources

  • Joseph Bergin, Cardinal Richelieu.
  • Georges Livet, La Guerre de Trente Ans, Presses Universitaires de France, coll. Que sais-je ?, 1963.
  • Correspondance et Mémoires de Mazarin, éditions établies par Adolphe Chéruel, Imprimerie Nationale, XIXe siècle.
  • Jean-Christian Petitfils, Louis XIV, Perrin, 1995.
  • Actes du Traité des Pyrénées (1659), texte intégral consultable aux Archives du Ministère des Affaires étrangères, La Courneuve.
  • Roland Mousnier, L'Homme rouge, ou la vie du cardinal de Richelieu, Robert Laffont, 1992.
  • Alain Blondy, L'Ordre de Malte au XVIIIe siècle : des dernières splendeurs à la ruine, Bouchène, 2002 (pour le contexte de la lutte contre l'Empire ottoman).

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