LE SIÈCLE CHRÉTIEN (1200/1205) – Philippe Auguste / 4e croisade

Bonjour, je vous propose un voyage à travers le treizième siècle, qui sans exagération aucune, peut être qualifié de grand siècle chrétien. Le royaume, grâce entre autres à quelques-uns de ses plus illustres souverains comme Philippe II dit Auguste, Louis IX plus connu sous le nom de Saint Louis ou encore de Philippe IV le Bel, va connaître une transformation majeure tant sur le plan administratif, spirituel, juridique ou encore politique. Découvrons, années après années, les plus importants événements qui ont fait l’histoire, notre histoire.

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Avant d’entrer en profondeur dans le treizième siècle, je me dois tout d’abord d’en identifier les principaux acteurs, puis d’avoir à l’esprit la cartographie de l’époque. Quels sont les souverains en place en Europe occidentale au début du treizième siècle ? Depuis l’année 1180, le royaume de France est gouverné par le roi Philippe II, surnommé Auguste par le moine Rigord en référence aux glorieux empereurs romains. Le Saint-Empire romain germanique, depuis la mort d’Henri VI en 1197, connaît des tensions liées à la succession au trône impérial. Le jeune Frédéric, fils du défunt Henri VI et futur empereur Frédéric II est trop jeune pour régner. Deux prétendants se font face : Philippe de Souabe et Otton IV de Brunswick, tous les deux élus en 1198. Va alors commencer une bataille de légitimité. Philippe de Souabe finira assassiné en 1208 et Otton IV sera couronné empereur à Rome par le pape Innocent III en 1209. Le royaume d’Angleterre est gouverné par Jean d’Angleterre dit Jean sans Terre depuis 1199. Pierre II est roi d’Aragon depuis 1196, Alphonse VIII, quant à lui, est roi de Castille depuis 1158 et enfin, Innocent III a été élu pape de l’Eglise catholique le 8 janvier 1198.

Revenons au royaume de France. Après la mort de sa première épouse, Isabelle de Hainaut, en 1190, Philippe Auguste épouse Ingeburge de Danemark en 1193 mais le lendemain, pour une raison totalement inconnue, la répudie brutalement, l’expédie dans un monastère et fait annuler le mariage le 5 novembre 1193 grâce à une assemblée d’évêques plutôt complaisants. Trois ans plus tard, le 1er juin 1196, il épouse dans la précipitation Agnès de Méranie, une jeune noble bavaroise contre l’avis du pape Célestin III. Ce pape meurt en 1198 et Innocent III lui succède. Le nouveau pontife romain confirme la désapprobation de son prédécesseur en condamnant l’attitude de Philippe Auguste. Le pape l’enjoint de renvoyer immédiatement son épouse illégitime et de reprendre Ingeburge de Danemark, véritable épouse et reine de France. Le roi ne dit mot. Le pape Innocent III doit agir, par l’intermédiaire de son légat, Pierre de Capoue. Il excommunie Philippe Auguste et jette l’interdit sur le royaume de France le 13 janvier 1200. L’entêtement du roi entraîne son lot de conséquences : l’interdit, qui frappe le royaume, empêche les sujets de recevoir les sacrements de l’Église (baptême, confession, communion, confirmation, mariage, ordination, extrême-onction ou sacrement des malades). Une telle décision, pour une société éminemment chrétienne, est vécue comme un véritable coup de massue. La société tout entière est déstabilisée. 

L’année 1200 signe également la conclusion, bien provisoire, d’un conflit vieux de près de cinquante ans entre la dynastie des Capétiens et celle des Plantagenêts. Le traité du Goulet signé le 22 mai 1200 entre Jean sans Terre et Philippe Auguste permet au Capétien d’accroître sa domination politique sur le continent. Jean sans Terre cède le comté d’Evreux et du Berry à Louis le fils de Philippe Auguste et reconnaît la suzeraineté du roi de France sur les terres françaises des Plantagenêts. Une première victoire politique décisive du roi de France. Le lendemain, le 23 mai, Philippe Auguste marie son fils Louis, futur Louis VIII, à Blanche de Castille, la nièce de Jean sans Terre en Normandie et oui, souvenez-vous, en 1200 le royaume est frappé d’interdit, le mariage ne peut donc pas avoir lieu au sein du royaume de France. Le traité stipule entre autres que Blanche de Castille, à défaut d’héritier mâle pour Jean sans Terre, hériterait de la couronne anglaise. Le roi Philippe Auguste, quant à lui, renonce à ses droits sur la Bretagne par conséquent le jeune Arthur de Bretagne doit prêter hommage au roi Jean. Philippe Auguste sort grand vainqueur de ce conflit, il continuera, au fil des années, à affaiblir les positions anglaises sur le continent. Nous y reviendrons. 

En septembre 1200, fatigué par l’interdit qui pesait sur le royaume qui était au bord de l’émeute, le peuple se rend en masse à l’assemblée où étaient présents des évêques, des cardinaux et des seigneurs au château de Saint-Léger à Nesle pour évoquer le cas matrimonial du roi Philippe Auguste. Les débats amènent le roi à céder sous la pression de son peuple, à contre-coeur et sans conviction. Aussitôt le son des cloches annonça la levée de l’interdit qui durait depuis plus de sept mois. En juillet 1201, Agnès de Méranie rend son âme à Dieu en mettant au monde leur troisième enfant. Sa disparition n’améliore en rien la situation d’Ingeburge de Danemark. Après des années d’obstination, persistant dans sa volonté de se séparer officiellement de sa femme légitime, en 1213, le roi de France jette définitivement l’éponge et restitue la reine Ingeburge de Danemark dans son bon droit lors d’une assemblée à Soissons.

Sur le plan intellectuel, l’année 1200 marque aussi le premier acte dans la naissance de l’Université de Paris, qui allait devenir l’une des plus éminentes d’Europe. Dès le milieu du XIIe siècle, l’Université de Paris ne s’appelait pas encore “Université”, elle était simplement une corporation de maîtres et d’élèves. Philippe Auguste, le 15 janvier 1200, signe une charte accordant aux membres de cette corporation le for ecclésiastique, c’est-à-dire que les maîtres et les écoliers parisiens relèvent non pas de la juridiction civile mais de la juridiction ecclésiastique. Tous les membres de l’université sont désormais considérés comme des clercs. Ils disposent d’une liberté et d’une sécurité importantes.

Sur le plan européen, ce début de siècle sonne l’heure d’un nouveau départ pour l’Orient. Le 15 août 1198, le pape Innocent III a tenté de motiver les preux chevaliers d’occident pour la croisade. Mais l’échec de celle de 1189, couplée aux tensions entre les souverains d’Angleterre et de France ainsi que celles entre le saint Empire romain germanique et la papauté, leur fit perdre toutes motivations. Il fallut, lors d’un tournoi, un prêche zélé de Foulques de Neuilly, curé de Neuilly-sur-Marne, vénéré plus tard comme bienheureux par l’Église catholique, pour raviver cette flamme momentanément éteinte. Aussitôt des émissaires sont envoyés dans des villes-États portuaires, comme Gênes ou Venise, pour négocier le point de départ jusqu’à l’Égypte, centre de l’Empire ayyoubide, grande puissance musulmane de la région. Venise est finalement retenue comme le port d’où allaient partir 30 000 croisés : leur mission ? Libérer la Terre sainte alors sous le joug musulman. Quelles sont les forces militaires en présence ? D’un côté nous avons les troupes vénitiennes associées aux croisés francs dont les principaux chefs sont Boniface de Montferrat, Baudouin de Flandre, Enrico Dandolo et Geoffroi de Villehardouin ; de l’autre, l’empire byzantin mené par son empereur Alexis III Ange.

Le départ est momentanément retardé à cause d’impondérables financiers. Le doge de Venise, Enrico Dandolo, refuse de laisser partir les croisés avant le paiement total des sommes avancées par les vénitiens pour la construction des navires, à savoir 85 000 marcs d’argent. Seulement une grande partie des croisés n’est pas encore arrivée, quand d’autres décident de partir depuis d’autres ports, par conséquent les sommes promises ne peuvent malheureusement pas être payées dans leur totalité. Un accord est finalement trouvé : la dette est reportée à la condition que les croisés les aident à récupérer la ville de Zara en Dalmatie, ville tant convoitée par Venise, alors en possession du roi de Hongrie. Seulement, la Hongrie était en théorie sous protection pontificale car le roi de Hongrie s’était croisé sans pour autant participer à la croisade. A l’arrivée des croisés, les citoyens de Zara, stupéfaits, voulaient signaler aux croisés leur surprise de voir des chrétiens venir combattre d’autres chrétiens en accrochant des drapeaux avec des croix sur les murs. La perspective d’un affrontement entre chrétiens déplut fortement à une partie des croisés comme Simon de Montfort et ses hommes. Fidèle à leur morale, ils refusent catégoriquement de se battre et rebroussent immédiatement chemin. La ville de Zara est rapidement réduite par les Vénitiens et les Croisés. Elle tombe le 24 novembre 1202. La réaction pontificale ne se fait pas attendre : Innocent III, qui désapprouvait farouchement cette expédition en terre chrétienne, excommunie tous ceux qui avaient participé à ce saccage.

Alexis IV Ange, l’empereur byzantin déchu qui avait réussi à fuire Constantinople à la suite d’un complot mené par son frère Alexis III Ange en 1201, voulait rétablir son père Isaac II Ange évincé du trône de Constantinople. Il percevait l’aide des croisés comme une aubaine à saisir. Soutenu par Philippe de Souabe, Alexis IV propose aux croisés, le 1er janvier 1203, de solder leur dette en échange de leur intervention pour récupérer Constantinople. L’offre est acceptée.

En 1203, la croisade prend un tout autre chemin que celui voulu au départ. 

Du 11 au 17 juillet, les croisés et les Vénitiens, qui étaient militairement supérieurs aux Byzantins, mettent pour la première fois le siège devant Constantinople. Très vite, Alexis III Ange comprend que ses chances de sortir vainqueur des combats sont compromises, il prend la fuite. Son frère Isaac II, qu’il avait jeté dans les geôles après son complot, est libéré et réinstallé sur le trône byzantin. A partir du 1er août 1203, il partage le pouvoir avec son fils Alexis IV Ange. 

La cohabitation entre Latins et Byzantins est houleuse. Les difficultés se sont aggravées quand Alexis IV s’aperçut qu’Alexis III Ange, en prenant la fuite, avait pris soin de vider les caisses de Byzance. Cet argent devait servir à solder la dette des croisés. Dès le mois de décembre 1203, comprenant qu’ils ne verraient jamais l’argent promis, les croisés se mettent à piller toutes les richesses de Constantinople. Le peuple de Constantinople considérait désormais Alexis IV et ses alliés croisés comme une véritable menace pour l’Empire. 

Le 28 janvier 1204, l’Empereur byzantin Isaac II Ange meurt, puis le 8 février, son fils Alexis IV Ange se fait assassiné au cours d’une conjuration menée par l’usurpateur Alexis V Doukas, qui lui succède sur le trône. Les Latins venaient de perdre leur homme. Dès mars, les Vénitiens et les Croisés signent un traité dans le but de se partager l’Empire byzantin..

Du 8 au 13 avril 1204, les croisés pillent et saccagent la ville en guise de représailles. C’est ce qu’on retiendra sous le nom de sac de Constantinople. Au cours de ce triste épisode, les croisés récupèrent un grand nombre de reliques gardées par les empereurs byzantins depuis des siècles. L’Empire latin de Constantinople est en train de naître. Le 16 mai, Baudouin, comte de Flandre, est sacré Empereur latin de Constantinople. Le félon Alexis V Doukas est condamné à mort pour régicide et exécuté par le nouvel empereur.

Les croisés ne verront certes pas la Terre sainte mais l’expédition débouche, en plus de la création de l’empire latin de Constantinople, sur la création de nouveaux États croisés. Le pape Innocent III, qui avait initié la croisade, avait totalement perdu la maîtrise des événements. Une telle entreprise aurait peut être connu un meilleur sort si elle avait été dirigée par les souverains des royaumes chrétiens d’occident plutôt que par de grands féodaux. Mais pour cela, il faudra attendre la cinquième croisade.

Pendant que les seigneurs francs et vénitiens s’activent autour du Bosphore, le roi de France, car oui depuis l’année 1204, Philippe Auguste mentionne sur ses actes officiels non plus Rex Francorum, « roi des Francs » mais Rex Franciæ, « roi de France ». Et c’est tout à fait nouveau. Au cours de cette année, le roi capétien entreprend l’intégration des possessions Plantagenêts sur le continent au royaume de France. La physionomie du royaume est en train de se transformer. Premier objectif : la Normandie et ça va commencer avec la prise de Château-Gaillard, le 6 mars 1204, forteresse stratégique qui va lui ouvrir la voie vers la récupération du duché de Normandie. Après un siège, qui a duré six mois, et les tentatives infructueuses de défense du roi d’Angleterre Jean sans Terre, Philippe Auguste poursuit sa conquête normande en prenant la ville de Caen le 21 mai, et après un siège devant la ville de Rouen de quarante jours, la ville capitule le 24 juin. La Normandie fait désormais partie des possessions françaises. En parallèle de la campagne normande de Philippe Auguste, le duc de Bretagne Guy de Thouars, ordonne l’assaut sur le Mont-Saint-Michel. Le bourg est ravagé, une partie de l’abbaye incendiée. Le prestige et l’impopularité du roi Jean sans Terre, après l’échec en Normandie, s’effrite grandement auprès de ses barons et de son peuple. L’objectif de Philippe Auguste est clair : agrandir son royaume aux dépens de son rival anglais. En avril de l’année suivante, en 1205, il dirige l’ost royal, ancêtre si je puis dire de l’armée, vers Loches et Chinon. Petit à petit, Philippe Auguste agrandit son royaume et accroît sa puissance politique en Europe.

Le règne riche et glorieux de Philippe Auguste n’est pas encore terminé. Dans le prochain épisode, nous parlerons d’une hérésie qui envahira une partie du royaume ; l’hérésie albigeoise et nous verrons comment Philippe Auguste parviendra doucement à réduire les possessions du roi d’Angleterre sur le continent. A très vite pour le prochain épisode. Bonne journée, portez vous bien et vive la France. 

 

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