LE SIÈCLE CHRÉTIEN (1210/1214) – La bataille de Bouvines

Bonjour, poursuivons notre périple à travers le XIIIe siècle. Nous allons nous intéresser à la période allant de l’année 1210 à 1214. L’Europe chrétienne doit faire face à divers conflits ; d’ordre politique tout d’abord ; les souverains des principales puissances s’affrontent inlassablement dans le but d’affermir leur pouvoir. Puis spirituellement, que ce soit dans les royaumes d’Espagne ou dans le Midi de la France, les ennemis de l’Église catholique et romaine continuent de la déstabiliser. Seul un pape de la trempe d’Innocent III pouvait y faire face. Le sommet du règne de Philippe Auguste est tout proche. C’est l’histoire que je vais vous raconter, notre histoire. 

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    Raymond VI, le comte de Toulouse, cherche désespérément à s’affranchir de combattre l’hérésie albigeoise sur ses terres du Midi. Peu hostile aux doctrines albigeoises, ce puissant seigneur souhaite avant tout maintenir sa prédominance politique et militaire. Pour exercer pleinement son pouvoir, il doit coûte que coûte faire lever l’excommunication prononcée à son encontre par le pape Innocent III. Il se rend alors à Rome et plaide sa cause auprès du souverain pontife qui finit par accepter de lever l’interdit et l’excommunication. Mais en contrepartie, il va devoir se justifier devant un concile à Saint-Gilles. Simon IV de Montfort, le chevalier œuvrant au nom de l’Église sous les ordres d’un légat pontifical, de son côté, poursuit inlassablement ses opérations militaires avec pour seul but : l’éradication de l’hérésie albigeoise. Le 15 juin 1210, Simon de Montfort se présente devant le château de Minerve et entame un siège. La soif et la maladie finissent par achever le moral de la population. Le 22 juillet 1210, Arnaud Amaury, le légat pontifical, promet la vie sauve aux cent cinquante hérétiques présents dans la forteresse à condition qu’ils se réconcilient et qu’ils obéissent à l’Église. Seules trois femmes accepteront de revenir dans le giron catholique, les autres hérétiques seront brûlés sur ordre de Montfort. Les racines de l’hérésie cathare sont profondes. Simon IV de Montfort va œuvrer sans relâche à la reconquête militaire du Midi quand, en parallèle, Saint Dominique et les siens œuvrent à la reconquête des âmes. Les prises de Montfort, en cette année 1210, ne sont pour le moment pas exceptionnelles mais elles sont stratégiques. Avant de s’attaquer au cœur du pouvoir que représente Toulouse, il récupère des châteaux, des vicomtés comme Castres, Albi, Pamiers ou encore Mirepoix.  

    Au milieu de l’année 1210, le pape Innocent III va prendre deux décisions qui résonnent encore aujourd’hui. La reconnaissance, dans un premier temps oral, de l’ordre des franciscain mené par le futur Saint François d’Assise et la reconnaissance officielle de l’Université de Paris, haut lieu de l’enseignement théologique au Moyen Âge. Dans le Nord du royaume, en octobre 1210, le roi Philippe Auguste entend bien mettre fin à la guerre qui l’oppose à Guy II, comte d’Auvergne. Il confie au seigneur Guy de Dampierre le soin de récupérer Clermont. Le comté d’Auvergne est en train, doucement, d’entrer sous domination capétienne. 

    Le 6 février 1211, Raymond VI de Toulouse peine à convaincre les seigneurs francs et le légat pontifical de sa bonne volonté d’extirper l’hérésie. Il se fait excommunier à nouveau officiellement le 17 avril par le pape Innocent III. Par conséquent, ses terres sont à la merci du premier seigneur franc venu. Simon IV de Montfort entend bien, lorsque le temps sera venu, profiter de la faiblesse du comte de Toulouse mais en attendant, dès mars 1211, il va diriger son prochain combat du côté de Lavaur, centre cathare important sous influence toulousaine. Simon de Montfort peut compter sur le renfort des seigneurs du Nord tels que Enguerrand de Coucy ou encore de Pierre II, évêque de Paris. Le siège prend fin le 3 mai 1211 à l’issue duquel les seigneurs Aymeri de Montréal et Raymond de Ricaud ainsi que leurs soldats, sont capturés. Aymeri de Montréal et ses soldats, qui par le passé avaient prêté allégeance à Simon de Montfort et avaient depuis renié leur parole sont puni de mort pour félonie quant aux autres, qui n’avaient fait qu’obéir à leur seigneur, sont envoyés en prison à Carcassonne.Guiraude de Laurac, la maîtresse de la ville, sera lynchée et jetée dans un puits. Le cœur du pouvoir, Toulouse, est à portée de main. Simon IV de Montfort fait route vers la capitale du comté et met le siège à partir du 15 juin mais malgré quelques attaques victorieuses, le siège, ne progressant pas assez vite, est levé le 29 juin 1211. Ce n’est que partie remise, l’heure n’est pas encore au repos. 

    Des contingents de croisés arrivaient régulièrement du Nord permettant ainsi à Simon IV de Montfort, qui devait être sur tous les fronts, de bénéficier de troupes fraîches. Sur les conseils de Hugues de Lacy, il se tourne vers le château de Castelnaudary. Les ennemis de Montfort, constatant la faiblesse militaire de la place, sentent l’occasion d’en venir à bout des croisés. A peine Montfort et les siens étaient-ils installés que Raymond VI de Toulouse et ses nombreux soutiens arrivent et s’installent devant les portes de la ville. Montfort est en infériorité numérique si bien qu’il fait envoyer un seigneur chercher du renfort. Quand le comte de Toulouse apprend l’arrivée d’un contingent de croisés mené par Alain de Roucy, il finit par lever le siège. Mille occasions de vaincre le camp croisés s’étaient présentées au comte de Toulouse mais ce dernier ne brillait pas par son courage et son génie militaire. Simon IV de Montfort avançait patiemment mais sûrement vers son principal objectif, conquérir les terres de comte de Toulouse. 

    Le royaume de France, en cette année 1211, voit aussi le début de la construction de deux merveilles architecturales. A cause d’un terrible incendie survenu en 1210, la cathédrale carolingienne de Reims va laisser la place à un nouvel édifice que nous pouvons toujours contempler aujourd’hui. La Merveille de l’abbaye du Mont-Saint-Michel, véritable prouesse technique et artistique, débuta également sa construction la même année.

    Pendant que les seigneurs s’activent pour mater l’hérétique albigeois dans le Midi du royaume, Philippe Auguste, quant à lui, va être mobilisé dans le Nord du royaume. Après avoir raflé les possessions du roi d’Angleterre, Jean sans Terre, à l’Ouest, c’est au tour de Renaud de Dammartin, comte de Boulogne et de Dammartin, de provoquer le roi de France. Le souverain capétien, qui avait marié son fils Philippe de Hurepel à Mathilde, la fille de Renaud, le suspecte d’agir contre la couronne de France. Tout d’abord, en 1211, le comte fortifie une de ses possessions en Normandie puis refuse de comparaître devant le roi de France suite à un différend avec un évêque et enfin acte de trahison par excellence, il rend hommage au roi d’Angleterre. La réaction de Philippe Auguste sera radicale : il lui confisque le comté de Boulogne. Les affrontements incessants du roi d’Angleterre contre le roi de France auxquels s’ajoute la trahison du comte de Boulogne ne laissent rien présager de bon.

    En mars 1212, à Cologne en Allemagne, un jeune berger prénommé Nicolas, rempli de zèle, s’adresse spontanément à la foule. Il soutient avoir reçu un message de Dieu l’invitant à aller libérer la Terre sainte du joug musulman. Électrisé par son discours, des milliers de personnes s’amassent autour de lui et le suivent dans ses pérégrinations. Les voilà sur les routes, direction la Terre sainte. Ils longent tout d’abord le Rhin, puis traversent les Alpes, beaucoup succomberont au périple. La croisade germanique prit fin rapidement lorsque les pèlerins s’aperçurent qu’aucun miracle n’eut lieu, contrairement à ce que le jeune prophète autoproclamé avait annoncé. Tout le monde se dispersa et nul ne su ce qu’il advint du jeune Nicolas. Au même moment, le royaume de France connut également son déplacement massif et spontané de pèlerins. En juin 1212, Etienne, jeune berger du village de Cloyes-sur-le-Loire, appelle lui aussi à la croisade. Des milliers de pèlerins se regroupent autour de lui en direction de Saint-Denis pour avoir l’aval du roi de France. Approbation qu’il n’auront jamais mais qu’importe, ils poursuivent leur route vers le sud du royaume et arrivent enfin à Marseille. Comme les pèlerins allemands, les français attendent eux aussi un miracle qui ne vient jamais.Quand tout à coup, deux commerçants marseillais leur proposent de leur affréter sept bateaux en direction de la Terre sainte. Miracle ! Sauf que ces pèlerins animés d’une foi ardente finiront vendus comme esclaves aux Arabes. On appela ces deux croisades : la croisade des enfants en référence à la jeunesse des pèlerins. Les deux expéditions se caractérisaient plus par la pauvreté des participants que par leur jeunesse, enfin bon. Ces deux histoires, qu’il faut prendre avec des pincettes tant elles comportent une part de mythe et de légende, montrent avant tout l’élan millénariste qui traverse les XIIe et XIIIe siècles. 

    Retournons dans le Midi du royaume. Le roi Pierre II d’Aragon, aussi comte de Gévaudan et seigneur de Montpellier, mobilise momentanément sa puissance militaire vers une autre menace que celle des croisés francs dans le Midi. Le pape Innocent III, qui est sur tous les fronts, soutenu par tous les royaumes chrétiens d’Espagne, lance un appel à la croisade contre les Arabes Almohades d’Espagne. Le 16 juillet 1212, à la bataille de Las Navas de Tolosa, les royaumes chrétiens remportent une grande victoire et ainsi marquent une étape importante de la Reconquista. De son côté, Simon IV de Montfort mène toujours le combat contre l’hérésie albigeoise avec l’ardeur qu’elle mérite. Le croisé Montfort va installer son quartier général à Pamiers, place stratégique entre Toulouse et Foix, soit les possessions de ces deux principaux ennemis. En novembre 1212, Montfort convoque un grand parlement constitués d’évêques, de nobles et de bourgeois dans le but d’édicter des statuts régissant toutes les régions désormais sous son autorité. Les nouvelles règles stipulent notamment que chaque ville doit construire une église et une maison presbytérale, que l’office du dimanche devient obligatoire et les foires sont interdites ce jour-là, que les clercs sont exemptés de péages et d’impôts, que chaque maison habitée doit payer la dîme au Saint-Siège etc.

    Les barons sont bien occupés dans le Midi contre l’Albigeois, ceci permet à Philippe Auguste, qui jouit d’une réussite insolente, de se concentrer sur le danger anglais qui se profile. Le 8 avril 1213, le roi de France réunit tous ses vassaux à Soissons dans le but de mener une expédition contre l’Angleterre avec l’aval du pape. Louis, le futur Louis VIII, sera chargé de la mener. En mai 1213, la flotte capétienne, préparant sa traversée, est anéantie à Damme par la coalition ennemie. Ferrand, le comte de Flandre vient de rejoindre les coalisés. 

    Le Midi du royaume est en ébullition. Le 12 septembre 1213, Simon IV de Montfort remporte une victoire décisive à Muret au cours de laquelle, Pierre II, roi d’Aragon et grand vainqueur de la bataille de Las Navas de Tolosa, rendit son âme à Dieu. Son beau-frère, Raymond VI de Toulouse, est contraint de s’exiler en Angleterre laissant aux consuls de Toulouse le soin de négocier avec le grand vainqueur Simon de Montfort.

    En ce début d’année 1214, le royaume de France, menacé par une puissante coalition, va vivre un moment décisif de son histoire. Jean sans Terre, qui lorgne sur le puissant territoire capétien, débarque le 16 février 1214 à la Rochelle. Une attaque anglaise se profile par le sud. Ses alliés coalisés, Otton IV, empereur du Saint-Empire romain germanique, Ferrand de Flandre et Renaud de Dammartin se regroupent au Nord du royaume. Philippe Auguste, ne pouvant pas diriger l’ost royal sur deux fronts en même temps, est en grand danger. Il charge son fils, le prince Louis de garder la Loire contre l’anglais avec l’aide de 14 000 hommes. Le roi, lui, se chargera des assaillants au Nord. Le 2 juillet 1214, Jean sans Terre s’arrête devant la forteresse de la Roche-aux-Moines dans le Maine, et prépare un siège. Louis et ses 14 000 hommes arrivent à grandes foulées et devant un tel déploiement de puissance, le roi d’Angleterre préfère fuir en Angleterre avant même de combattre. La menace anglaise était désormais écartée. Même si Louis et ses preux chevaliers galopent bien vite renforcer les troupes royales au Nord, Philippe Auguste demeure en infériorité numérique sur le champ de bataille. Pour y remédier, il lance un appel aux communes du Nord du royaume. Le dimanche 27 juillet 1214, à Bouvines, l’affrontement est inévitable. Cependant, l’Église interdit formellement tout combat le dimanche, jour réservé à Dieu. Pour éviter de perdre le soutien du pape, Philippe Auguste pousse les coalisés à attaquer, se plaçant ainsi en situation de défense. 

    La bataille tourne rapidement à l’avantage des français. Philippe Auguste remporte rapidement une victoire historique. La coalition se délite rapidement : l’empereur du saint empire romain germanique Otton IV s’enfuit et perd sa couronne, Ferrand de Flandre va croupir quinze ans en prison au château du Louvre, Philippe Auguste confisque les terres de Renaud de Dammartin pour les donner à son fils Philippe Hurepel, quant à Jean sans Terre, il dut renoncer à ses possessions au nord de la Loire : le Berry , la Touraine, le Maine et l’Anjou en signant le Traité de Chinon le 18 septembre 1214 et pour sauver sa couronne, il dut accorder à ses barons la Grande Charte en 1215, nous y reviendrons. 

    La dynastie capétienne sort renforcée de la bataille. A son retour dans sa capitale, Philippe Auguste est accueilli en héros si bien que les festivités durent plusieurs jours. La victoire de Bouvines a pour conséquence, et c’est une première, d’unir tous les peuples de France sous une même bannière et ainsi créer une sorte d’unité nationale. Philippe Auguste, au lendemain de la bataille, fonde l’abbaye de la Victoire près de Senlis. Le roi écrit à l’Université de Paris : « Louez Dieu !, car nous venons d’échapper au plus grave danger qui nous ait pu menacer… ». 

    Bouvines marque un tournant non seulement dans le règne de Philippe Auguste mais aussi dans l’histoire de notre pays. A partir de l’année 1214, le royaume de France va régner en maître absolu sur tout l’occident chrétien. La puissance politique, militaire, diplomatique et économique dont bénéficieront les successeurs de Philippe Auguste tire son origine, entre autres, un soir de juillet 1214. Bonne journée, portez vous bien et vive la France. 

     

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