
Les XVIe et XVIIe siècles furent marqués, dans de nombreux royaumes d'Europe, par l'ère de la faveur, un phénomène où les souverains élevèrent à des hauteurs considérables des personnages qu'ils comblèrent de bienfaits, leur déléguant parfois une grande part de l’autorité royale. Ce phénomène, désigné en France par le terme lourd de connotations péjoratives de favori, révèle une prise de conscience collective des abus, dont l'émergence remonte au début du XVIe siècle. Mais c'est sous le règne d'Henri III que cette dérive atteint un paroxysme inégalé, notamment par la concentration remarquable des grâces et des richesses sur les têtes des jeunes courtisans que l'histoire retient sous le nom de « mignons ».
Dans cette période de troubles civils et de guerres de Religion qui déchiraient le Royaume très chrétien, la conduite du dernier Valois s'est avérée une trahison de l'idéal de la royauté sacrée. Loin d'incarner le chef militaire et le père de la Nation, Henri III a cultivé un système de relations personnelles et de libéralités outrancières, ouvrant la porte à l'arbitraire et au scandale moral. Cette déviation, vivement dénoncée tant par les ligueurs catholiques que par le parti protestant, fut une des causes majeures de l'impopularité croissante qui obscurcit les dernières années du règne.
L'essence même du système des mignons résidait dans son caractère démesuré et arbitraire, une insulte flagrante à la hiérarchie nobiliaire traditionnelle et au principe de la juste répartition des honneurs et des fardeaux du service de Dieu et du Roi.
Les mignons étaient pour la plupart de jeunes hommes issus de la noblesse provinciale moyenne. Leur ascension fulgurante démontra, non pas la sagesse du souverain, mais sa puissance illimitée, sa capacité à créer et défaire les grandeurs terrestres. Le premier groupe de mignons, dont la faveur s'étendit sur la seconde moitié des années 1570, était le plus nombreux, incluant des noms tels que Caylus, Maugiron, François d’O, et Saint-Luc.
Cependant, la véritable dérive s'incarne dans le second groupe, celui des « archimignons » : Jean-Louis Nogaret de La Valette, duc d’Épernon, et Anne de Joyeuse. Ces deux hommes devinrent de véritables monopolisateurs des bienfaits royaux. À 19 ans, Anne de Joyeuse recevait déjà des commandements militaires et le gouvernement stratégique du Mont-Saint-Michel en 1579. En 1581, la vicomté de Joyeuse fut érigée en duché-pairie, avec la préséance exorbitante sur tous les autres ducs et pairs, venant immédiatement après les princes du sang. Il acquit ensuite la charge de grand amiral de France (grâce aux libéralités royales) et le gouvernement de Normandie. Non content de ruiner les finances du royaume, le roi lia le favori à la famille royale en arrangeant le mariage de Joyeuse avec Marguerite de Lorraine, demi-sœur de la reine Louise. Le roi allait jusqu'à affirmer qu'il tenait Arques pour son fils, et qu'à défaut de pouvoir le faire son fils, il le faisait son frère.
Le duc d’Épernon fut le champion du cumul. Il devint gouverneur de la Fère, colonel général de l’Infanterie française, duc et pair d’Épernon en 1581, puis gouverneur de Metz, de Provence, amiral du Levant, et, après la mort de Joyeuse, gouverneur de Normandie, Saintonge, Angoumois et Aunis. Ces gouvernements assuraient aux archimignons la domination sur des régions-clefs de la France.
Cette concentration de biens et de pouvoir sur deux familles, dont la qualité nobiliaire ne justifiait pas un tel cumul, fut perçue comme un symbole même de l’arbitraire royal. Le roi usait de sa puissance pour briser la chaîne de l’hérédité des gouvernements, non pour le bien de l'État, mais pour installer ses créatures. Cette politique de faveur, magnifiée par le faste inouï des noces de Joyeuse, visait à rappeler la valeur transformante de la faveur royale. Mais pour les lignées nobles anciennes, spoliées et méprisées, elle n'était que le signe d'une tyrannie capricieuse.
Plus encore que l'arbitraire politique, ce fut la dérive des mœurs à la Cour d'Henri III qui scandalisa profondément la noblesse traditionnelle et le peuple fidèle, et qui nourrit les libelles pouvant s'avérer diffamatoires.
Henri III, en tant que « maître pour ses disciples », chercha à imposer un nouveau modèle de comportement noble, promouvant le raffinement des mœurs et de l'esprit. La première exigence, déjà jugée excessivement délicate, était la propreté du corps et du linge, allant jusqu'à l'obligation de porter l'escarpin blanc et la mule de velours noir, où il fallait garder une « extrême justesse ». Le roi réprimanda même Jean-Louis de La Valette pour s'être présenté « détaché et déboutonné, et moins en ordre que d’habitude ».
Cette obsession pour l'élégance et la mode italienne — boucles d'oreilles, bijoux, fraises et collerettes — était perçue comme un signe d'efféminement et de faiblesse morale, éloignant le souverain et ses favoris des valeurs guerrières et viriles si chères à la noblesse française.
Le roi se plaisait à s'entourer de jeunes hommes élégants, pour qu'ils soient les incarnations de son idéal de raffinement, mais cela ne fit qu'amplifier les railleries et les insultes. Un vieux capitaine, dans un conte contemporain, dénie absolument toute valeur guerrière au « mignon ainsi efféminé, refrisé, enchiffré, godronné », le qualifiant de « petit Perroquet mignon » et affirmant qu'il n'a de force que celle d'un « merle plumé ».
Ces jeunes gens, bien que souvent d'excellents spadassins et braves au combat, durent réagir en renchérissant dans l’extravagance vestimentaire, affichant leurs parfums, leurs dentelles et leurs perles comme autant de défis lancés à l’opinion commune. Le roi de Navarre lui-même n'hésita pas à dire qu'Anne de Joyeuse et ses courtisans étaient « parfumés et trop délicats pour oser seulement s’approcher de lui ni des siens qui ne sentoient autre parfum que la poudre à canon ».
L'historien moderne, dans un souci d'explication, insiste sur l'amitié (la « chère bande », la « ligue faite entre nous ») ou sur la nécessité psychologique d'Henri III d'être aimé, mais la perception contemporaine, notamment catholique, ne pouvait y voir qu'une relation passionnelle malsaine, des liens d'affection (allant jusqu'aux surnoms affectueux comme « Colette » ou « ma Gode ») qui prenaient le pas sur le devoir de l'État.
Loin d’être des piliers de l'État, les mignons devinrent les instruments de l'ambition et les boucliers du roi contre ses sujets. Le souverain, psychologiquement perturbé et de santé défaillante, avait besoin de la vigueur de ces jeunes hommes pour exister par procuration, car il ne pouvait soutenir le rythme de vie guerrier ou même les orgies qu'on lui supposait.
Politiquement, le système servait à détourner la faveur royale des grands seigneurs, qui étaient les « overmighty subjects » (sujets surpuissants). Pour affaiblir les chefs de lignées puissantes, comme le duc d’Alençon, les mignons n'hésitaient pas à braver et provoquer leurs clientèles. Le fameux duel des mignons du 24 avril 1578, qui coûta la vie à Caylus et Maugiron, fut le tragique résultat de cette compétition pour le prestige entre les factions des deux frères, les favoris respectifs étant les instruments de leur rivalité.
Cette pratique du favoritisme, cependant, eut des inconvénients majeurs qui menèrent le royaume au bord de l'abîme. Le plus grave fut le mécontentement général des grands qui s’estimaient spoliés, ce qui fut une des causes directes des guerres civiles, y compris le soulèvement des Mécontents et la seconde Ligue nobiliaire. La concentration des faveurs par les archimignons La Valette et Joyeuse, aux dépens des Maisons établies (comme les Guise, qui détenaient déjà des charges importantes), alimenta directement la colère des catholiques.
Le roi se reposa trop sur ces favoris, usant d'eux comme d'un écran et d'un bouclier contre les solliciteurs. Pour obtenir une faveur, il fallait désormais s’adresser à l’un des archimignons. Joyeuse et Épernon furent même impliqués dans des choix politiques majeurs, comme le rapprochement avec le roi de Navarre, un hérétique.
La disgrâce des favoris, comme celle de Saint-Luc ou d’Épernon à la fin du règne, témoignait de l’instabilité et de l’inconstance du pouvoir royal. Ce système, bien qu’il ait pu offrir un noyau d'hommes sûrs et loyaux pour la sécurité du souverain, manquait cruellement d’un soutien essentiel : celui de l'opinion publique.
Le règne d’Henri III et le système des mignons qu’il a si ardemment cultivé représentent une période de décadence pour la monarchie française. En substituant le caprice personnel, l'amitié passionnelle, et les critères d'élégance profane aux principes immuables de justice, de mérite établi et de piété, Henri III a creusé le fossé entre la Cour et la Nation.
La légende noire qui a persisté autour des mignons, bien que les historiens modernes cherchent à la nuancer en insistant sur les apports politiques et sociaux novateurs du règne, n'était en réalité que l'expression de la sainte colère des sujets fidèles. Ils voyaient dans l'extravagance vestimentaire, l'ascension illégitime et la concentration des charges vitales la preuve d'une dérive morale insupportable pour un roi censé être l'oint de Dieu.
L'impopularité croissante du monarque, exacerbée par le spectacle du luxe et de l'arbitraire, conduisit à la révolte ouverte des Guises et de la Ligue, qui se posèrent, non sans succès, en défenseurs de l'ordre traditionnel et de la foi catholique menacés par la faiblesse et la frivolité du Roi. Si les mignons furent les bras armés du Roi, ils furent aussi, par leur existence et leur faste, la cause spirituelle et morale de sa ruine. En dépit de leur bravoure, ils ne purent sauver un souverain qui avait confondu l'exercice du pouvoir avec la jouissance de la faveur







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